Chalet

 

Un auvergnat chapelain

qui marchait dans la montagne

vit un chat pas trop vilain

et la souris sa compagne.

 

Ce chat était un beau chat

qui vivait dans un chalet

une vie de vrai pacha

avec son ami chat laid.

 

Le chat beau était miro

et prenait la souris blanche

pour la femme du blaireau

qui l’aguichait de la hanche.

 

Le chat laid, par amitié

n’osait croquer la souris.

Il l’avait prise en pitié

et la belle lui sourit.

 

Le chapelain au chalet

a voulu passer la nuit.

Il posa son chapeau laid

sur le nez de la souris.

 

Elle couine et l’auvergnat

s’écrie : « Qu’est-che que ch’est que chà ? »

Et le chat laid s’indigna :

« C’est la poupée du beau chat ! »

 

Le chapelain dans la nuit

déposa son chapelet

dessus la peau du chat laid

qui s’écria : « Tu m’ennuies ! »

 

Il fait froid. Passe un chamois.

« Quel gros chat ! » dit le chat beau.

« Un chat, moi ? dit le chamois,

et pourquoi pas un corbeau ! »

 

Il rit. La souris sourit

et le beau chat la lécha.

Le chat lécha la souris,

la souris lécha les chats.

 

 

Le chamois lécha le lait

et puis lécha le chat laid.

« Tu me plais » dit le chat beau

en admirant ses sabots.

 

Chat beau fumait la chicha

et le chat laid le haschisch.

L’homme mangeait des pois chiches,

grognant « Qu’est-che que ch’est que chà ? »

 

Car les grains du chapelet

étaient tombés dans l’assiette.

Et le vieux laid chat pelait :

ses poils tombaient dans les miettes.

 

C’était folie au chalet

dans la nuit de pleine lune.

Souris léchait le chat laid

pour une poignée de prunes.

 

Pierre Thiollière,

Garrigues, 5 janvier 2019



Rio loco

 

Il neige sur Toulouse. Il neige sur Rio.

Il pleut sur nos amours. Le soleil s’est enfui.

À Copacabana les touristes s’ennuient.

Dans la fraîcheur des rues s’allument les bistrots.

 

Il pleut des confetti sous le ciel enfumé,

souvenirs abolis de sambas emplumées.

Sur les trottoirs obscurs de nos têtes rêveuses

la pluie du souvenir ruisselle aux heures creuses.

 

Filles d’Ipanema qui hantent nos histoires,

vos musiques d’un jour bruissent dans nos mémoires.

Les fleurs épanouies s’attristent dans nos cœurs,

colorent d’un remords l’impossible bonheur.

 

S’embrument dans nos yeux deux villes qui s’épousent.

Il neige sur Rio, il neige sur Toulouse.

 

Pierre Thiollière (Garrigues, 30 janvier 2019)

 



Ailes jaunes sur le rond-point

 

Elle/il avait de multiples visages.

Elle/il, il/elle, aile, île, île, aile.

Un gilet comme un cri de rage,

un ralliement, un vif appel.

 

Comme des flammes les gilets s’avivent,

les îles se font archipel

et les rires, depuis leurs rives

échangent leurs eaux fraternelles.

 

Elle/il avait de multiples nuages

qui mangeaient d’ombre sa lumière :

le travail rude ou le chômage,

le mépris pour son âme fière.

 

Elle/il dansait, arrêtant les voitures

et les passagers souriaient

de voir voler dans la froidure

l’aile jaune de son gilet.

 

Elle/il plantait de grandes banderoles

blanches sur l’herbe du rond-point

pour la justice et pour l’école,

pour les salaires et pour les soins.

 

Elle/il disait ses journées d’intérim,

l’auto qui mange son budget,

le corps que le travail abime

et survivre pour tout projet.

 

Elle/il contait son travail de maton,

gueule cassée par la colère

arabe et jeune des prisons

où germe, haineuse, la misère.

 

Elle/il salue d’un rire cabriole

les sons de trompe populaires

des cars, des motos, des bagnoles

où brille un jaune solidaire.

 

Elle/il avait de multiples visages,

île qui s’ouvre à l’archipel,

elle qui n’est plus aussi sage,

elle qui danse comme une aile.

 

Elle/il, il/elle, aile, île, île, aile.

Un gilet comme un cri de rage,

un ralliement, un vif appel.

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary, 3/12/18



Contrefable

 

Maître Corbeau sur un arbre perché

tenait en son bec un fromage.

Maître Renard, par l’odeur alléché,

lui tint à peu près ce langage :

 

— Hé ! bonjour, bel oiseau ! Qu’as-tu donc dans le bec ?

— Salut, dit le Corbeau pour tout salamalec.

Il tenait bien serré par l’une de ses pattes

un calendos infâme

oublié par sa femme

dans la réserve de patates.

— Sache, dit le Corbeau, que je connais mes fables,

ajouta-t-il d’un air affable.

Approche et tu auras ta part,

mon beau Renard.

Le goupil étonné fait trois pas en avant.

Le Corbeau, d’un geste élégant,

lui lance le morceau tout grouillant de vermine

qui sur son crâne dégouline.

Notre goupil, honteux, s’en va vers le ruisseau

pour se nettoyer le museau.

Le Corbeau en profite

et s’envole bien vite

vers la tanière de Renard

où se trouvaient cachés de beaux quartiers de lard.

Corbeau, ce soir, va nourrir sa famille

et régaler son gendre avec sa fille

car c’était jour de mariage.

Pour ce, mieux vaut lardon que pourrissant fromage.

 

Apprenez, chers lecteurs, qu’il faut lire les fables

pour pouvoir déjouer les pièges des voleurs,

des rusés détestables

et entarter l’idiot qui se croit grand seigneur.

 

Pierre Thiollière et Jean de La Fontaine, en aimable collaboration.

(Castelnaudary et Garrigues, 28 novembre 2018)



Dans ma chaumière

 

Dans ma chaumière il y a

un feu qui ronfle tout bas,

les moustaches d’un gros chat.

 

Il y a dans ma chaumière

tous les souvenirs d’hier,

les galets de la rivière.

 

Dans ma chaumière il y a

des pommes dans le cabas

et ton parfum dans les draps,

 

l’écho de ton rire fier,

une païenne prière

qui repousse les frimas.

 

Dans ma chaumière il y a,

malgré le froid de l’hiver,

un bonheur qui rit tout bas.

 

Pierre Thiollière (Garrigues, 5 novembre 2018)



À la porte du mas

 

À la porte du mas, à la porte d’octobre,

l’homme attend cet amour qui ne reviendra pas.

Quand la chaleur des jours s’attriste et devient sobre

l’homme écoute le vent qui murmure tout bas.

 

Il se souvient de ses grands yeux, de sa beauté,

de l’arôme des pins où flottait son sourire

tel un reflet de ciel lorsque vibrait l’été.

La cigale s’est tue et la brise soupire.

 

Une heure triste sonne au clocher de Baumugnes.

Les papillons de nuit l’entourent sur le seuil.

Ils lui parlent du fifre aux fêtes sous la lune

où ils s’étaient choisis comme un fruit que l’on cueille.

 

Avide comme un loup elle a cueilli les fruits

de l’homme abandonné, les branches dépouillées.

Sur l’aile du mistral cet amour s’est enfui

et l’homme reste seul parmi les oliviers.

 

Derrière lui dans la commode moulurée

et dans l’armoire ornée de cornes d’abondance

dorment la robe longue et le châle ajouré,

les boucles des souliers portés les soirs de danse.

 

Et dans la panetière aux portes de noyer

elle ne rangera plus jamais la sarriette,

les piments, le vin doux et les fruits du figuier,

non plus les blonds oignons pliés dans la serviette.

 

À la porte du mas, l’homme debout regarde

par-delà les mûriers le soleil qui s’en va,

le mauve rougeoiement d’un ciel bas qui se farde,

dissimulant le fiel d’un cœur plein de gravats.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 3 octobre 2018



Oléastre

(sur un tableau de Josette Garrigues)

 

Mille ans déjà ! Mes genoux sous l’écorce

résistent, durs et noueux sous le ciel.

J’ai tant dressé mon immobile force !

J’ai tant donné de douceur et de fiel !

 

Le soleil sec a blanchi mon épaule.

Les froids hivers ont durci mes tendons.

J’ai respiré les vents venus du pôle.

J’ai vu passer le feu et ses brandons.

 

Dans la garrigue où prospère l’épine

j’ai consolé le rude sanglier.

J’ai abrité le renard et l’hermine

et j’ai tendu ma branche à l’épervier.

 

Je veux nouer mes rameaux sous la lune

mille ans de plus, déployer mes racines,

parler au vent furet dans la nuit brune,

mille ans de plus goûter la vie divine !

 

Pierre Thiollière , Garrigues, 27 juillet 2018



Rencontre du troisième type

(sur un tableau de Véronique Lange)

 

Je me souviens du jour lointain où doucement

tandis que je marchais il me toucha l’épaule.

Et sans le voir je me tournai, le cœur confiant.

Fraternel il offrait sa muette parole.

 

Jour après jour, nuit après nuit, au long des ans,

toujours plus effacé il tenait bien son rôle.

Il se dissimulait dans le balancement

d’une hanche, dans la caresse qui me frôle

 

ou dans le rire aigu d’une branche au soleil,

le serment d’un ami, le grelot d’une source,

le premier cri de mon enfant, le fruit vermeil.

 

Il s’épuisa, comme le cerf après la course.

Il s’effaça, ouaté comme un songe au réveil

mais sa lueur pourtant flotte vers la Grande Ourse.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 27 juillet 2018

 



Châteaux

 

Bien sûr, en son château, Raimbaut, comte d’Orange,

chantait la fin’amor parmi les troubadours

mais dehors les manants ahanaient dans la fange,

mais dehors les croquants peinaient dans les labours.

 

Bien sûr, en son château de Blaye, Jaufré Rudel

pleurait l’amour de loin parmi l’or des tentures

mais dehors les manants sous l’ardeur du soleil

pour leurs maîtres suaient parmi les vignes mûres.

 

Dans le nord les Hurons tout frémissants de rage,

brandissant leurs cognées, leurs torches, leurs couteaux,

tuèrent leurs seigneurs en des combats sauvages,

pillèrent les couvents, brûlèrent les châteaux.

 

On visite aujourd’hui les ruines romantiques

noircies par l’incendie ou rongées par le temps.

On oublie d’évoquer les demeures rustiques

et les champs labourés où mouraient les manants.

 

Et les nouveaux seigneurs derrière leurs écrans

suivent les cours de bourse et ferment les usines

mais la rage parfois gronde dans les cuisines.

Méfiez-vous, grands seigneurs, de Jacquou le Croquant.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 7 août 2018

 

 



Rumeurs d’amont

 

L’oreille écoute. Elle entend la rumeur

qui meurt doucement dans l’ordinateur

comme un soleil noyé dans un vent gris.

Une chaise roule sur le tapis.

Grattement bref d’un stylo sur la page

et sur le plancher frottement de pieds.

Dimanche vide et grand silence sage

dans la maison qu’une fille a quittée.

On n’entend pas le murmure du vent

dans les branches hautes des catalpas,

assourdi derrière le transparent

vitrage. L’oreille ne l’entend pas.

 

L’oreille écoute. Elle entend les disputes

d’hier, les criailleries, les voix qui luttent,

les mots qui tuent, aussitôt regrettés

et, plus au fond, les mots d’amour jetés

par les corps nus qui glissent sous les draps,

les frôlements des lèvres sur les bras

dans le matin, dans le demi-sommeil

tandis qu’hésite encore le soleil.

 

L’oreille écoute. Et voici qu’elle entend

un brouhaha sous le chapiteau blanc,

le timbre d’une voix sous des paroles

qui tournoient un instant et puis s’envolent,

modulations de phrases oubliées,

aux mouvement des yeux, des mains, liées,

une voix dont le timbre seul surnage

comme un flamant sur un marais sauvage.

 

L’oreille écoute, elle entend plus profond

le bruissement que des mots anciens font,

les mélodies d’une langue étrangère,

un chant du sud et sa rumeur légère

qui sourd encore entre enclume et tympan

et se souvient du temps des étudiants.

 

L’oreille écoute, dans la profondeur

l’arpège aigu que modulait l’enfance,

l’aboi joyeux du chien aimé, l’errance

près des ruisseaux chantants et le bonheur

des chaudes ruminations dans l’étable

tandis que les lourdes portes de bois

repoussaient le vent d’hiver aux abois

et sa plainte neigeuse lamentable.

 

L’oreille écoute, plus lointaine encore,

la berceuse douce d’une maman,

la succion sereine contre son corps,

le lait si tiède et son clapotement.

 

L’oreille écoute, toujours plus profonde,

la rumeur obscure, les battements

de sang d’un ventre moite, comme une onde

qui l’entoure, écho de son propre sang,

du petit cœur débutant qui ânonne

sa première mesure, sa première

cadence, qui cherche sa note et donne

son premier tempo comme une prière.

L’oreille enroulée, neuve encore, écoute

le premier sursaut d’un rythme qui doute.

 

Plus loin, plus avant, l’oreille frémit

doucement, elle sent confusément

qu’un froissement viendra, un bruissement,

un ondoiement que la vie a promis.

Mais elle sait bien qu’elle n’est pas prête.

Elle écoute son passé, vide encore.

Elle n’écoute plus, projet de corps.

Elle se dissout dans un très antique

silence blanc, attente de musique.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 29 avril 2018



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