À la porte du mas

 

À la porte du mas, à la porte d’octobre,

l’homme attend cet amour qui ne reviendra pas.

Quand la chaleur des jours s’attriste et devient sobre

l’homme écoute le vent qui murmure tout bas.

 

Il se souvient de ses grands yeux, de sa beauté,

de l’arôme des pins où flottait son sourire

tel un reflet de ciel lorsque vibrait l’été.

La cigale s’est tue et la brise soupire.

 

Une heure triste sonne au clocher de Baumugnes.

Les papillons de nuit l’entourent sur le seuil.

Ils lui parlent du fifre aux fêtes sous la lune

où ils s’étaient choisis comme un fruit que l’on cueille.

 

Avide comme un loup elle a cueilli les fruits

de l’homme abandonné, les branches dépouillées.

Sur l’aile du mistral cet amour s’est enfui

et l’homme reste seul parmi les oliviers.

 

Derrière lui dans la commode moulurée

et dans l’armoire ornée de cornes d’abondance

dorment la robe longue et le châle ajouré,

les boucles des souliers portés les soirs de danse.

 

Et dans la panetière aux portes de noyer

elle ne rangera plus jamais la sarriette,

les piments, le vin doux et les fruits du figuier,

non plus les blonds oignons pliés dans la serviette.

 

À la porte du mas, l’homme debout regarde

par-delà les mûriers le soleil qui s’en va,

le mauve rougeoiement d’un ciel bas qui se farde,

dissimulant le fiel d’un cœur plein de gravats.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 3 octobre 2018



Oléastre

(sur un tableau de Josette Garrigues)

 

Mille ans déjà ! Mes genoux sous l’écorce

résistent, durs et noueux sous le ciel.

J’ai tant dressé mon immobile force !

J’ai tant donné de douceur et de fiel !

 

Le soleil sec a blanchi mon épaule.

Les froids hivers ont durci mes tendons.

J’ai respiré les vents venus du pôle.

J’ai vu passer le feu et ses brandons.

 

Dans la garrigue où prospère l’épine

j’ai consolé le rude sanglier.

J’ai abrité le renard et l’hermine

et j’ai tendu ma branche à l’épervier.

 

Je veux nouer mes rameaux sous la lune

mille ans de plus, déployer mes racines,

parler au vent furet dans la nuit brune,

mille ans de plus goûter la vie divine !

 

Pierre Thiollière , Garrigues, 27 juillet 2018



Rencontre du troisième type

(sur un tableau de Véronique Lange)

 

Je me souviens du jour lointain où doucement

tandis que je marchais il me toucha l’épaule.

Et sans le voir je me tournai, le cœur confiant.

Fraternel il offrait sa muette parole.

 

Jour après jour, nuit après nuit, au long des ans,

toujours plus effacé il tenait bien son rôle.

Il se dissimulait dans le balancement

d’une hanche, dans la caresse qui me frôle

 

ou dans le rire aigu d’une branche au soleil,

le serment d’un ami, le grelot d’une source,

le premier cri de mon enfant, le fruit vermeil.

 

Il s’épuisa, comme le cerf après la course.

Il s’effaça, ouaté comme un songe au réveil

mais sa lueur pourtant flotte vers la Grande Ourse.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 27 juillet 2018

 



Châteaux

 

Bien sûr, en son château, Raimbaut, comte d’Orange,

chantait la fin’amor parmi les troubadours

mais dehors les manants ahanaient dans la fange,

mais dehors les croquants peinaient dans les labours.

 

Bien sûr, en son château de Blaye, Jaufré Rudel

pleurait l’amour de loin parmi l’or des tentures

mais dehors les manants sous l’ardeur du soleil

pour leurs maîtres suaient parmi les vignes mûres.

 

Dans le nord les Hurons tout frémissants de rage,

brandissant leurs cognées, leurs torches, leurs couteaux,

tuèrent leurs seigneurs en des combats sauvages,

pillèrent les couvents, brûlèrent les châteaux.

 

On visite aujourd’hui les ruines romantiques

noircies par l’incendie ou rongées par le temps.

On oublie d’évoquer les demeures rustiques

et les champs labourés où mouraient les manants.

 

Et les nouveaux seigneurs derrière leurs écrans

suivent les cours de bourse et ferment les usines

mais la rage parfois gronde dans les cuisines.

Méfiez-vous, grands seigneurs, de Jacquou le Croquant.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 7 août 2018

 

 



Rumeurs d’amont

 

L’oreille écoute. Elle entend la rumeur

qui meurt doucement dans l’ordinateur

comme un soleil noyé dans un vent gris.

Une chaise roule sur le tapis.

Grattement bref d’un stylo sur la page

et sur le plancher frottement de pieds.

Dimanche vide et grand silence sage

dans la maison qu’une fille a quittée.

On n’entend pas le murmure du vent

dans les branches hautes des catalpas,

assourdi derrière le transparent

vitrage. L’oreille ne l’entend pas.

 

L’oreille écoute. Elle entend les disputes

d’hier, les criailleries, les voix qui luttent,

les mots qui tuent, aussitôt regrettés

et, plus au fond, les mots d’amour jetés

par les corps nus qui glissent sous les draps,

les frôlements des lèvres sur les bras

dans le matin, dans le demi-sommeil

tandis qu’hésite encore le soleil.

 

L’oreille écoute. Et voici qu’elle entend

un brouhaha sous le chapiteau blanc,

le timbre d’une voix sous des paroles

qui tournoient un instant et puis s’envolent,

modulations de phrases oubliées,

aux mouvement des yeux, des mains, liées,

une voix dont le timbre seul surnage

comme un flamant sur un marais sauvage.

 

L’oreille écoute, elle entend plus profond

le bruissement que des mots anciens font,

les mélodies d’une langue étrangère,

un chant du sud et sa rumeur légère

qui sourd encore entre enclume et tympan

et se souvient du temps des étudiants.

 

L’oreille écoute, dans la profondeur

l’arpège aigu que modulait l’enfance,

l’aboi joyeux du chien aimé, l’errance

près des ruisseaux chantants et le bonheur

des chaudes ruminations dans l’étable

tandis que les lourdes portes de bois

repoussaient le vent d’hiver aux abois

et sa plainte neigeuse lamentable.

 

L’oreille écoute, plus lointaine encore,

la berceuse douce d’une maman,

la succion sereine contre son corps,

le lait si tiède et son clapotement.

 

L’oreille écoute, toujours plus profonde,

la rumeur obscure, les battements

de sang d’un ventre moite, comme une onde

qui l’entoure, écho de son propre sang,

du petit cœur débutant qui ânonne

sa première mesure, sa première

cadence, qui cherche sa note et donne

son premier tempo comme une prière.

L’oreille enroulée, neuve encore, écoute

le premier sursaut d’un rythme qui doute.

 

Plus loin, plus avant, l’oreille frémit

doucement, elle sent confusément

qu’un froissement viendra, un bruissement,

un ondoiement que la vie a promis.

Mais elle sait bien qu’elle n’est pas prête.

Elle écoute son passé, vide encore.

Elle n’écoute plus, projet de corps.

Elle se dissout dans un très antique

silence blanc, attente de musique.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 29 avril 2018



On cherche, on cherche une planète

                                                                                                             On cherche, on cherche

                                                                                                             une planète

                                                                                                             une autre étoile peut-être ?

(Suzy Dauriac)

On cherche, on cherche une planète

près d’une autre étoile peut-être,

un monde tout bleu où la mer

aura perdu ce goût amer

où naviguent tant de déchets,

les plastiques de nos hochets,

un monde vert où les prairies

seront des jardins où l’on rit

bien à l’abri des pesticides,

des désespoirs et des suicides,

un monde rouge où les pétales

des fleurs remplacent les scandales

des financiers, des milliardaires,

des grands bourgeois fauteurs de guerre,

un monde jaune où le soleil

illumine des cœurs vermeils

qui murmurent des mots d’amour

dans la douce tiédeur des jours,

tout un monde multicolore

pour la joie des âmes, des corps,

où le goût de l’égalité

engendre la fraternité.

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary, 30 mai 2018



Jamais je ne pourrai…

 

Impossible ! Comment sortir

de ce ventre humide et si chaud,

tropical, où mon cœur s’éveille ?

Jamais, jamais je ne pourrai !

 

Impossible, ce premier cri !

Et pourtant soudain l’air glacé

déchire à vif mes deux poumons !

 

Jamais je ne pourrai marcher !

Oh ! les bons géants souriants

qui tendent vers moi leurs grands bras !

Comme ils m’appellent, m’encouragent !

Me dresser sur mes pieds tremblants,

rester debout, ne pas tomber.

Impossible ! Je ne peux pas !

 

Jamais, jamais je ne pourrai !

Ces bâtons noirs sur le papier,

ces grands traits blancs sur le tableau

qui disent A, qui disent O,

prétend le maître, mais pour moi

ces bâtons-là restent muets !

 

Impossible le ciel si bleu

qui brille aux yeux de cette fille,

le blé si blond de ses cheveux

qui m’appelle et qui m’éblouit.

L’approcher, lui parler, peut-être

l’embrasser un jour. Impossible !

Jamais, jamais je ne pourrai…

 

Oh ! c’est elle qui prend ma main.

Ses yeux me sourient et sa bouche

cherche mes lèvres. C’est un rêve.

Je n’y crois pas. C’est impossible !

Une illusion ! Pourtant… pourtant…

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary – Cenne Monestiés, 25-26 avril 2018



On fait grand cas du cœur…

 

On fait grand cas du cœur

lorsqu’on est amoureux

lorsqu’on voit l’âme sœur

ou le beau ténébreux.

 

On dit « cœur qui soupire

n’a pas ce qu’il désire »

mais qui gémit sinon

la gorge et les poumons ?

 

Le cœur bat la chamade

quand l’élu comme un paon

déroule sa parade

et ses rires charmants,

 

mais tout le corps rougit

sous le sang qui afflue

lorsque l’amour surgit

au détour d’une rue.

 

Et la main devient moite

le pied trébuche et boite

et le cheveu se dresse

quand le regard caresse.

 

Et si, comble de grâce,

l’amoureux vous embrasse

le rose vient aux joues

le sexe devient doux

 

ou dur si tu es homme

et que les seins de pomme

de l’élue se hérissent

quand tu frôles sa cuisse.

 

La narine frémit

au parfum de la belle

et la langue jouit

de sa saveur de sel.

 

En bref le cœur n’a pas

du cœur le monopole ;

le cerveau, pas à pas,

te malmène et t’affole,

 

car tout le corps rougit

sous le sang qui afflue

lorsque l’amour rugit

délicieux et nu.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 4 avril 2018

 



Depuis la terre rouge

(sur un tableau de Bob Mazurel)

 

Depuis la terre rouge

qui craque sous le vent

qui craque sous le temps

la vie s’étire et bouge.

 

Dans la profondeur bleue

des mers et des tourments

un corps surgit, tremblant

comme un cri dans les cieux.

 

Monde réinventé

aux rondeurs du bassin

dans la douceur des seins

les éclats de l’été.

 

Épaules étirées

sur l’ocre de la terre

et les yeux qui enserrent

un pan d’éternité.

 

Ta sombre chevelure

où te rêve la nuit

dit l’amour qui s’enfuit

vers des demeures sûres.

 

Jaillis ! belle princesse !

idole printanière !

Nos désirs comme un lierre

murmurent la caresse.

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary, 28 mars 2018



Belle bleue

Pour L.

 

Belle bleue sur canapé écoute sa musique

susurrement de casque

les longs pieds nus sur la table de verre

parmi les hiéroglyphes des journaux

leur noir et leurs couleurs

Belle bleue écoute, les yeux errants

sur l’écran lumineux aux images muettes

Au-dessus d’elle l’air enfle son silence

dans le vaste poumon de la maison

Au-dessus d’elle deux gros yeux blancs

encore éteints dans l’après-midi où le bleu se grise

Les vitres imposent silence au vent qui agite les bras

mais on ne l’entend pas

Belle bleue ne l’entend pas

ses beaux yeux rêvent

au-delà des brillances muettes de l’écran

Le vieux canapé à l’humeur marine sait,

sait qu’il se souviendra.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 14 mars 2018

 



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