Rumeurs d’amont

 

L’oreille écoute. Elle entend la rumeur

qui meurt doucement dans l’ordinateur

comme un soleil noyé dans un vent gris.

Une chaise roule sur le tapis.

Grattement bref d’un stylo sur la page

et sur le plancher frottement de pieds.

Dimanche vide et grand silence sage

dans la maison qu’une fille a quittée.

On n’entend pas le murmure du vent

dans les branches hautes des catalpas,

assourdi derrière le transparent

vitrage. L’oreille ne l’entend pas.

 

L’oreille écoute. Elle entend les disputes

d’hier, les criailleries, les voix qui luttent,

les mots qui tuent, aussitôt regrettés

et, plus au fond, les mots d’amour jetés

par les corps nus qui glissent sous les draps,

les frôlements des lèvres sur les bras

dans le matin, dans le demi-sommeil

tandis qu’hésite encore le soleil.

 

L’oreille écoute. Et voici qu’elle entend

un brouhaha sous le chapiteau blanc,

le timbre d’une voix sous des paroles

qui tournoient un instant et puis s’envolent,

modulations de phrases oubliées,

aux mouvement des yeux, des mains, liées,

une voix dont le timbre seul surnage

comme un flamant sur un marais sauvage.

 

L’oreille écoute, elle entend plus profond

le bruissement que des mots anciens font,

les mélodies d’une langue étrangère,

un chant du sud et sa rumeur légère

qui sourd encore entre enclume et tympan

et se souvient du temps des étudiants.

 

L’oreille écoute, dans la profondeur

l’arpège aigu que modulait l’enfance,

l’aboi joyeux du chien aimé, l’errance

près des ruisseaux chantants et le bonheur

des chaudes ruminations dans l’étable

tandis que les lourdes portes de bois

repoussaient le vent d’hiver aux abois

et sa plainte neigeuse lamentable.

 

L’oreille écoute, plus lointaine encore,

la berceuse douce d’une maman,

la succion sereine contre son corps,

le lait si tiède et son clapotement.

 

L’oreille écoute, toujours plus profonde,

la rumeur obscure, les battements

de sang d’un ventre moite, comme une onde

qui l’entoure, écho de son propre sang,

du petit cœur débutant qui ânonne

sa première mesure, sa première

cadence, qui cherche sa note et donne

son premier tempo comme une prière.

L’oreille enroulée, neuve encore, écoute

le premier sursaut d’un rythme qui doute.

 

Plus loin, plus avant, l’oreille frémit

doucement, elle sent confusément

qu’un froissement viendra, un bruissement,

un ondoiement que la vie a promis.

Mais elle sait bien qu’elle n’est pas prête.

Elle écoute son passé, vide encore.

Elle n’écoute plus, projet de corps.

Elle se dissout dans un très antique

silence blanc, attente de musique.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 29 avril 2018



On cherche, on cherche une planète

                                                                                                             On cherche, on cherche

                                                                                                             une planète

                                                                                                             une autre étoile peut-être ?

(Suzy Dauriac)

On cherche, on cherche une planète

près d’une autre étoile peut-être,

un monde tout bleu où la mer

aura perdu ce goût amer

où naviguent tant de déchets,

les plastiques de nos hochets,

un monde vert où les prairies

seront des jardins où l’on rit

bien à l’abri des pesticides,

des désespoirs et des suicides,

un monde rouge où les pétales

des fleurs remplacent les scandales

des financiers, des milliardaires,

des grands bourgeois fauteurs de guerre,

un monde jaune où le soleil

illumine des cœurs vermeils

qui murmurent des mots d’amour

dans la douce tiédeur des jours,

tout un monde multicolore

pour la joie des âmes, des corps,

où le goût de l’égalité

engendre la fraternité.

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary, 30 mai 2018



Jamais je ne pourrai…

 

Impossible ! Comment sortir

de ce ventre humide et si chaud,

tropical, où mon cœur s’éveille ?

Jamais, jamais je ne pourrai !

 

Impossible, ce premier cri !

Et pourtant soudain l’air glacé

déchire à vif mes deux poumons !

 

Jamais je ne pourrai marcher !

Oh ! les bons géants souriants

qui tendent vers moi leurs grands bras !

Comme ils m’appellent, m’encouragent !

Me dresser sur mes pieds tremblants,

rester debout, ne pas tomber.

Impossible ! Je ne peux pas !

 

Jamais, jamais je ne pourrai !

Ces bâtons noirs sur le papier,

ces grands traits blancs sur le tableau

qui disent A, qui disent O,

prétend le maître, mais pour moi

ces bâtons-là restent muets !

 

Impossible le ciel si bleu

qui brille aux yeux de cette fille,

le blé si blond de ses cheveux

qui m’appelle et qui m’éblouit.

L’approcher, lui parler, peut-être

l’embrasser un jour. Impossible !

Jamais, jamais je ne pourrai…

 

Oh ! c’est elle qui prend ma main.

Ses yeux me sourient et sa bouche

cherche mes lèvres. C’est un rêve.

Je n’y crois pas. C’est impossible !

Une illusion ! Pourtant… pourtant…

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary – Cenne Monestiés, 25-26 avril 2018



On fait grand cas du cœur…

 

On fait grand cas du cœur

lorsqu’on est amoureux

lorsqu’on voit l’âme sœur

ou le beau ténébreux.

 

On dit « cœur qui soupire

n’a pas ce qu’il désire »

mais qui gémit sinon

la gorge et les poumons ?

 

Le cœur bat la chamade

quand l’élu comme un paon

déroule sa parade

et ses rires charmants,

 

mais tout le corps rougit

sous le sang qui afflue

lorsque l’amour surgit

au détour d’une rue.

 

Et la main devient moite

le pied trébuche et boite

et le cheveu se dresse

quand le regard caresse.

 

Et si, comble de grâce,

l’amoureux vous embrasse

le rose vient aux joues

le sexe devient doux

 

ou dur si tu es homme

et que les seins de pomme

de l’élue se hérissent

quand tu frôles sa cuisse.

 

La narine frémit

au parfum de la belle

et la langue jouit

de sa saveur de sel.

 

En bref le cœur n’a pas

du cœur le monopole ;

le cerveau, pas à pas,

te malmène et t’affole,

 

car tout le corps rougit

sous le sang qui afflue

lorsque l’amour rugit

délicieux et nu.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 4 avril 2018

 



Depuis la terre rouge

(sur un tableau de Bob Mazurel)

 

Depuis la terre rouge

qui craque sous le vent

qui craque sous le temps

la vie s’étire et bouge.

 

Dans la profondeur bleue

des mers et des tourments

un corps surgit, tremblant

comme un cri dans les cieux.

 

Monde réinventé

aux rondeurs du bassin

dans la douceur des seins

les éclats de l’été.

 

Épaules étirées

sur l’ocre de la terre

et les yeux qui enserrent

un pan d’éternité.

 

Ta sombre chevelure

où te rêve la nuit

dit l’amour qui s’enfuit

vers des demeures sûres.

 

Jaillis ! belle princesse !

idole printanière !

Nos désirs comme un lierre

murmurent la caresse.

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary, 28 mars 2018



Belle bleue

Pour L.

 

Belle bleue sur canapé écoute sa musique

susurrement de casque

les longs pieds nus sur la table de verre

parmi les hiéroglyphes des journaux

leur noir et leurs couleurs

Belle bleue écoute, les yeux errants

sur l’écran lumineux aux images muettes

Au-dessus d’elle l’air enfle son silence

dans le vaste poumon de la maison

Au-dessus d’elle deux gros yeux blancs

encore éteints dans l’après-midi où le bleu se grise

Les vitres imposent silence au vent qui agite les bras

mais on ne l’entend pas

Belle bleue ne l’entend pas

ses beaux yeux rêvent

au-delà des brillances muettes de l’écran

Le vieux canapé à l’humeur marine sait,

sait qu’il se souviendra.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 14 mars 2018

 



Doigts

 

Le Dogon m’a dit

index doigt de vie

majeur doigt de mort

qu’on voit sur le corps

du défunt roulé

et bien ficelé

dans sa couverture

comme en une armure.

C’est avec ce doigt

le seul que l’on voit

que le mort nous dit

les mots de la vie.

 

Le chef Bambara

en levant son bras

montre sur le pouce

une bague rousse

ornée d’un éclair

qui parle de guerre.

Mais l’auriculaire

lit tous les mystères

et jette des sorts

de vie ou de mort.

Quand il frappe un coup

il dit oui à tout.

 

Et dans mon pays

le doigt parle aussi

et l’index parfois

veut faire la loi.

Le majeur levé

peut être grossier.

Le pouce souvent

dit qu’il est content.

Et devant le maire

à ton annulaire

cet anneau doré

voudrait t’adorer.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 5 mars 2018



Éclosions

(sur un tableau de Laureline C.)

 

Éclosions, explosions

de mille couleurs

Neurones extasiés

nus papillons-fleurs

Trèfles à quatre feuilles

portes du bonheur.

 

Paroles éclatées

loin de l’arc-en-ciel

blotties dans la prison

libre de ces ailes

Battements qui colorent

les joues d’asphodèles.

 

Longs pétales rêveurs

dialoguant au loin

avec les galaxies

aux brillants essaims

que la profonde nuit

fait naître en son sein.

 

C’est la chanson lointaine

nocturne du temps

où la main qui dessine

est fantôme absent

laissant rire les courbes

à ses doigts dansants.

 

Comme un fard sur des lèvres

les couleurs s’étalent

diffusant dans les âmes

l’odeur du santal

Chaude résurrection

d’un printemps pascal.

 

Rouge volcan du cœur

un magma s’élève

d’amour, d’engendrement,

de feuille et de sève

depuis l’enfant, le nid,

la vie qui nous rêve.

 

Pierre Thiollière, Garrigues,  2 mars 2018



Dent pour dent

 

Hissez le millionnaire au sommet du chantier

sans casque, sans pitié !

Qu’il tombe et qu’il s’écrase et ne déjeune plus !

Que sa veuve ruinée soit jetée à la rue !

 

Et que le PDG avec ses actionnaires,

avec ses DRH, et tous ses mercenaires

cousent, le jour, la nuit, dans la chaleur indienne

les jeans et les foulards et soudain qu’il advienne

que l’usine s’écroule et les ensevelisse !

 

Et que l’on couche aussi le chef de la police

et son ministre au fond d’un bourbeux marécage

en plein hiver, sous les nuages,

qu’on arrache leurs couvertures

et qu’on les gaze !

Que sous l’aboi des chiens ils craignent la morsure

et qu’ils s’enfuient pieds nus dans la forêt

et que l’on rase

leur pauvre abri sous les sarcasmes des voisins !

Qu’ils tremblent sans arrêt

pour leurs femmes, leurs sœurs et même leurs cousins !

 

Que l’on conduise enfin le Président des riches

au bureau de l’emploi pour lui dire « Mon vieux,

il n’y a rien pour vous. Remplissez en angliche

ces papiers. Et surtout ne soyez pas envieux.

Vous trouverez peut-être un travail en Pologne

ou bien en Bulgarie pour compter les cigognes.

Et cet emploi aidé auquel vous aviez droit,

on vous l’a supprimé. Comptez avec vos doigts

les trois sous qui vous restent. Et allez donc mendier

au Restaurant du Cœur puisque vous l’admirez. »

 

La Ministre de la Santé,

qu’on l’oblige à se lever tôt

pour prendre l’autobus qui mène aux hôpitaux

et là, qu’on lui confie dix vieillards à porter,

à nettoyer, déshabiller.

Qu’on lui donne, de nuit, un étage à couvrir

ou même deux ou trois, qu’on l’oblige à courir

quand les agonisants ne veulent pas mourir.

 

Et la Garde des Sceaux, jetez-la en prison

et chassez son mari de sa belle maison.

Qu’elle dorme en tremblant sur la couche crasseuse

sous les crachats glaireux d’une pute furieuse

et d’une meurtrière à l’œil concupiscent

avide de son sang.

 

Parachutez le général sur la cité,

la ville qu’il bombarde

et que ça barde !

Que lui tirent dessus les snipers excités

et qu’il trépasse au seuil de l’hôpital détruit

ou bien qu’il agonise, hurlant comme une truie

ou bien qu’il perde au moins une jambe et un œil

et qu’il n’ait nul fauteuil

mais qu’on lui colle une jambe de bois

pour qu’il s’enfuie lorsque les chiens aboient.

 

Que l’on noie le facho devant Lampedusa

mais, s’il nage jusqu’en Afrique,

qu’on le parque en un camp, qu’on lui pique son fric !

Et, mot pour maux

qu’on lui renvoie tout le mépris dont il usa

et qu’on le vende comme esclave

afin qu’il lave

la crotte des chameaux !

 

Vous trouvez le discours violent ?

Je ne fais qu’appliquer la Bible

qui dit qu’il est juste et possible

de rendre tout le mal œil pour œil, dent pour dent.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 17 janvier 2018



Papier mourant

 

Je me souviens de toi, brindille, ma compagne.

Je te connus si brune aux branches du grand chêne

lorsque dans la forêt nous chantions sous le vent.

La feuille était si verte et je n’étais pas blanc.

 

Chargé d’encre et d’années, je vous sens, fraternelles

brindilles et rameaux dans ce poêle de fonte.

Me voici déchiré, tout froissé, plein de honte.

Et j’oublie tous les mots, tous les rêves, les cris

que l’encre noire en ma blancheur avait inscrits.

 

Ô brisures de bois, rameaux, redites-moi

les nuitées de printemps où le grand duc chantait,

le murmure flûté du ru sur les galets !

 

Oui, j’étais bois vivant il y a bien longtemps

mais je sens l’assaut bleu de l’allumette hostile,

ô traitresse innocente et qui tue en mourant !

 

Bientôt nous ne serons plus que vaine fumée.

Le poème avec moi mourra dans les nuées.

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary et Garrigues, 31 janvier – 1er février 2018



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